Lorsque fin 1999 mon ami Martin décida d'investir en Bourse, pas un jour ne passait sans que les journaux télévisés ne montrent les fortunes gagnées en quelques jours par les golden boys qui pullulaient à cette époque. Il disposait alors de la somme rondelette de 200 000 euros, économies patiemment accumulées, et décida de placer cet argent pour arrondir ses fins de mois et augmenter sa petite retraite. Prudent, il se documenta avant de se lancer. Il acheta tous les journaux qu'il put trouver, des livres sur l'économie générale, sur l'économie d'entreprise et bien entendu sur les mécanismes de la bourse. Il prit rendez-vous avec son banquier qui lui conseilla la prudence et lui apprit ce que le mot diversification veut dire. Ainsi, il décida de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et investit pour moitié en actions et pour moitié en épargne classique au rendement beaucoup moins élevé mais garanti.
Mon ami Martin choisit soigneusement ses actions : on lui avait bien recommandé de ne pas tout investir sur le même titre aussi partagea-t-il ses 100 000 euros en six lignes de 15 000 euros chacune, achetant trois « technos » et trois « tradis », comme on disait à l'époque. Il ne lui restait plus qu'à attendre et voir fructifier son portefeuille. Confiant, il ne s'alarma pas quand ses Alcatel commencèrent à plafonner ni quand ses Lafarge passèrent sous les cent euros. Son humeur s'assombrit à peine quand l'ensemble de ses titres passa dans le rouge car, vous vous en souvenez sûrement, les publicités aux heures de grande écoute nous promettaient encore de nous apprendre à devenir riche. Mais quand un an plus tard sa perte dépassa 30 000€ je remarquais que son sourire et ses plaisanteries cachaient une angoisse menaçant sa naturelle bonne humeur.
Il ne comprenait pas. Une action n'est-elle pas, disait-il, une part de société, un morceau de ses avoirs ? Comment la valeur d'une entreprise peut-elle être divisée par deux en quelques mois, comment concept d'avenir peut-il devenir utopique du jour au lendemain, comment des leaders mondiaux aussi solides que du béton devenaient-ils plus fragiles que le verre ? Je ne pouvais pas répondre à ses questions car en cette fin d'année 2001 j'avais moi-même reperdu une bonne partie des plus values accumulées à la fin du 20ème siècle. C'est alors que Martin décida de jeter l'éponge, dégoûté par la Bourse et convaincu que les appels à acheter les valeurs bradées ne valaient pas mieux que les avis des spécialistes qui lui avaient donné envie d'investir. Pour ma part je fis le dos rond et attendit des jours meilleurs, espérant qu'il ne me faudrait pas trente ans pour retrouver ma capitalisation antérieure.
Je ne revis Martin que bien plus tard, au tout début de 2004. Je pensais qu'il avait pansé ses plaies et oublié sa mésaventure, se consolant en se disant qu'il n'était pas le seul à avoir perdu une petite fortune sur la fin de la bulle Internet. Mais c'était mal le connaître. Mon ami est un homme tenace, intelligent et combatif. Il m'avoua ne pas pouvoir rester sur un échec sans comprendre. Durant tous ces mois il s'était documenté, avait découvert l'informatique puis Internet et la prodigieuse somme d'information disponible. Il semblait si enthousiaste, si débordant d'énergie que je lui demandais ce qui justifiait une telle envie de revenir à la Bourse qui lui avait tant pris. Son discours m'étonna et sur le moment, je dois l'avouer, n'éveilla en moi que du scepticisme et de l'amusement. Aujourd'hui, alors que moi aussi je commence à utiliser l'Analyse Technique en complément de mes lettres confidentielles, je regrette de ne pas l'avoir écouté plus tôt. Voici en substance quel fut notre dialogue :
En 2000 je commis une énorme erreur en ignorant l'adage selon lequel il vaut mieux se couper la main qu'attendre et devoir se couper le bras. Mais à l'époque je ne comprenais pas pourquoi j'aurais dû matérialiser mes pertes alors qu'un autre dicton me disait que tant que je n'avais pas vendu, je n'avais pas perdu ! D'autre part, je croyais que la valeur d'une action reflétait la valeur d'une entreprise. Je n'avais pas compris que les cours de Bourse reflètent plutôt l'idée que les investisseurs se font de l'avenir d'une société et n'ont que peu de rapport avec la réalité présente. Une action monte non pas parce que la valeur d'une société augmente mais parce qu'en majorité les investisseurs croient en la progression future de l'entreprise. Les cours d'une action reflètent donc plus l'état d'esprit des investisseurs que la réalité économique.
Mais c'est ridicule, m'exclamais-je. Tu me dis que la bonne santé d'une entreprise, un bon contrat, une bonne gestion n'ont pas d'impact sur la valeur de la société. C'est absurde.
Bien sûr que si : les nouvelles économiques et politiques ont une influence sur les cours. Mais seul compte l'avis, le sentiment général des opérateurs sur ce qu'une nouvelle va apporter à l'avenir d'une société. Ainsi, les variations boursières ne sont que le reflet de l'évolution de la pensée des foules et des gros fonds d'investissement. Ainsi par exemple, si l'on pense qu'un nouveau dirigeant va apporter une meilleure gestion, les cours de bourse vont grimper fortement. Pourtant rien n'a encore changé dans l'entreprise. Seul l'avenir potentiel est pris en compte et l'afflux des acheteurs qui estiment que cette nomination est bonne provoque une hausse alors que la valeur de l'entreprise n'a pas encore changé.
Dubitatif, je dus cependant admettre qu'à plusieurs reprises j'avais constaté que de bons chiffres économiques provoquaient un fléchissement des marchés car les opérateurs attendaient des chiffres encore meilleurs. De même, de mauvais chiffres pouvaient fort bien entraîner une hausse importante car ils étaient tout simplement moins mauvais que prévu. L'interprétation, la déception et l'enthousiasme des hommes influaient donc au moins autant sur les variations boursières que les estimations économiques.
Mais dans ce cas comment peut-on se fier à quoi que ce soit répliquais-je ? Rien ne permet de quantifier ou d'estimer les réactions humaines, l'état d'esprit ou l'estimation de l'avenir. Tu es en train de me dire que la Bourse est un jeu de hasard.
Pas du tout, répliqua-t-il. L'Analyse Technique et Graphique a cette prétention de traduire les comportements en signaux mesurables sur des courbes de prix. J'ai eu la chance de trouver sur Internet des sites spécialisés comme Pro-AT.com, le plus complet et le mieux documenté à mon avis. C'est aussi l'un des plus fréquentés et surtout c'est un site où chacun essaie d'aider l'autre à progresser : ses nombreux forums de discussion me permettent de discuter et de confronter mon point de vue avec des francophones des quatre coins du monde.
Devant ma moue incrédule, il sortit de ses cartons un graphe de SPIR Communication , présentant cette valeur comme son prochain achat. Si aujourd'hui nous sommes familiarisés avec ce type de graphique que l'on retrouve dans tous les journaux aux cotés des analyses financières traditionnelles, croyez-bien qu'à l'époque la vision de l'évolution du prix de l'action au cours du temps ne provoqua pas d'emblée l'enthousiasme espéré par mon ami Martin.
Je pense depuis plusieurs mois continua-t-il, d'après ce qu'en disent les chroniqueurs boursiers, que cette action a un bon potentiel de développement dans les années qui viennent. Cependant je ne me suis pas précipité : j'ai attendu que se présente un signal technique d'achat pour confirmer les informations financières que j'ai déjà recueilli. Ce principe m'a déjà permis d'éviter d'attendre des semaines ou des mois avant de voir se déclencher la hausse espérée.
Sur ce, il se mit à crayonner sur le graphe de l'action tout en commentant ses annotations. Sur le moment je dus me concentrer pour comprendre et assimiler tous les termes, nouveaux pour moi, qu'il utilisa.
Comme tu peux le voir enchaîna-t-il, ce vendredi l'action vient de passer un niveau qui semblait infranchissable depuis un an. C'est un signe que les acheteurs commencent à entrer sur cette valeur et ne la considèrent plus comme trop chère.
Est-ce suffisant pour déclencher un achat de ta part, rétorquais-je ? SPIR n'a pas réussi à décoller de toute l'année alors que les marchés repartaient à la hausse.
Tu ne crois pas si bien dire répliqua-t-il en souriant. Je ne me contente pas de ce type de signal graphique. Remarque la courbe en haut, au-dessus de celle des prix : il s'agit de ce que l'on appelle un indicateur technique, ici la Force relative. Je sais que c'est un peu compliqué mais il suffit de savoir l'interpréter. Quand la courbe monte, l'action surperforme que l'indice donc on peut tenter de l'acheter avec une plus grande sécurité. Je me suis fixé un repère avec une zone verte et une zone rouge. Dès que la courbe de force passera dans le vert, j'achèterai.
Mon ami Martin me signala son achat deux semaines plus tard. Mais quand je le taquinais en lui promettant une nouvelle mésaventure pour avoir investi tout son argent sur une seule valeur, il éclata de rire.
Bien sûr que non, parvint-il à articuler une fois son fou rire calmé. Je ne mets pas tous mes œufs dans le même panier.
Combien as-tu investi demandais-je ?
J'ai acheté exactement le nombre d'action nécessaire pour ne pas courir de risque qui puisse mettre en danger mon portefeuille dit-il d'un air énigmatique.
Comment peux-tu savoir ce qui te met en danger ou pas rétorquais-je, un peu agacé par son ton mystérieux.
Désolé si j'ai pu te paraître pédant s'excusa-t-il en sortant de nouveau de ses cartons un graphique des cours. Ces notions sont nouvelles pour toi comme elles le furent pour moi il y a peu. Si l'analyse technique m'a fourni des signaux d'achat, elle me donne également le niveau sous lequel mon hypothèse de hausse serait invalidée. J'ai acheté à 81 et je pense que sous ce trait que l'on appelle un support graphique il faudra dire adieu à la hausse. Donc j'ai placé ce que l'on nomme un « stop loss » à 69. Si SPIR repasse sous ce niveau, j'abandonnerai cet investissement avec une petite perte de 12€ par titre. Dans ce cas je consacrerai mon capital à une autre opportunité.
Petite perte, m'exclamais-je après un rapide calcul. ! si tu t'amuses à perdre 15% régulièrement tu verras ce qu'il restera de ton capital dans quelques mois.
Mais il est hors de question que je perde 15% de mon capital sur une ligne d'actions s'offusqua-t-il. J'accepte de perdre seulement 1%, soit 1 000€ puisque je possède 100 000€. Simplement la technique me dit de perdre au maximum 15% sur cette action, soit 12€ par action.
Je ne vois pas où tu veux en venir avec ces calculs compliqués. Il suffit de diversifier son portefeuille sur plusieurs valeurs.
Mais c'est justement l'intérêt de maîtriser le risque. Puisque je sais que je ne perdrais au maximum que 12€ par action et que je ne veux pas perdre plus de 1000€ par position, je sais exactement combien d'action SPIR je dois acheter pour ne pas reproduire mes erreurs passées : il me suffit de diviser 1000 par 12. Je sais donc que je ne dois acheter que 83 actions. Je n'investis donc ici que 6723€.
Je restais sans voix. Avec ce simple exemple mon ami venait de me faire comprendre que contrôler le risque ne se limitait pas à diviser son capital par 10 pour investir sur 10 actions différentes.
Je perdis ensuite de vue mon ami Martin et ce n'est que bien plus tard, en octobre 2005 que je le contactais de nouveau. SPIR Communication venait de perdre 35% très rapidement, enregistrant l'une des plus mauvaises performances de ce mois d'octobre. Quand je lui demandais si cette chute des cours ne lui avait pas coûté trop cher, il sourit.
J'ai conservé mes actions aussi longtemps que possible me répondit-il. Mais l'Analyse technique m'a donné un signal de vente à 166€ et j'ai donc liquidé ma position.
Comment as-tu pu savoir, m'étonnais-je ?
Je ne savais pas. Je me suis contenté de suivre les signaux. Te souviens-tu de cette force relative dont je t'avais parlé ? Cet indicateur, en passant dans le rouge, m'a prévenu qu'il allait être temps d'abandonner cette valeur et de consacrer mon argent à d'autres investissements. Je savais que SPIR ne surperformait plus le marché et qu'il fallait chercher d'autres placements.
Je vois bien ton graphique, mais pourquoi avoir encore attendu après ton signal ?
J'ai patienté jusqu'à ce que la progression des cours ne soit plus suffisante pour me garantir la hausse. En sortant par le bas de ce que l'on appelle un canal haussier, SPIR voyait ses chances de hausse diminuer, donc j'ai vendu à 166€. Juste à temps d'ailleurs : j'avoue avoir peut-être eu un peu de chance sur cette affaire, mais est-ce réellement du hasard ?
Mon ami Martin enregistrait une plus value de 100% sur cette ligne. Il m'avoua que les signaux technique n'étaient bien entendu pas infaillibles et que certaines de ses positions se soldaient encore maintenant par des pertes. Cependant, ses pertes ne mettaient jamais en danger son capital. Il ne restait jamais coincé avec une action en forte perte et pouvait ainsi consacrer son argent à la recherche d'opportunités lucratives au lieu de le laisser dormir en attendant un hypothétique redressement.
A ce jour, j'ai moi aussi adopté l'Analyse Technique en complément des analyses financières. Je participe aux forums boursiers de Pro-AT.com, je potasse les livres que me conseillent mes correspondants, je me documente et apprends tous les jours. Certes, toutes mes opérations ne sont pas gagnantes, loin de là. Mais je sais aujourd'hui sortir rapidement d'une position et revendre une action si son comportement n'est pas conforme à mon attente. Je ne laisse pas mon argent immobilisé sur une action qui dort, je ne me repose plus sur le temps et la chance, je suis devenu un investisseur actif qui contrôle ses risques et ne subit plus le marché.